samedi 25 juin 2016

Kashar 3

Au fur et à mesure des mètres perdus en altitude lors de notre descente, le thermomètre gagne en degrés et le vent mollit. Mais que font tous ces gens à pied qui montent ou descendent cette route escarpée, sachant qu'il n'y a rien là-haut et que ce ne sont pas des randonneurs ?
Après tous ces kilomètres parcourus, dont plusieurs sur des pistes, il fallait bien essayer une des spécialités locales qui fleurissent le long des routes, le lavazh. Et pour 400 lek, soit moins de 3€, nous voilà avec une voiture étincelante.
Le camping de Kashar étant idéalement placé entre Tirana et Durrës, nous y retournons avec plaisir pour notre dernière nuit albanaise et retrouvons avec délices ce côté bucolique à 15 kilomètres des deux plus grandes villes du pays. Sur les coteaux, des vignes. Or la région n'avait aucune tradition vinicole, et le raisin sert à confectionner le raki, l'eau de vie albanaise. Après la rupture avec le pacte de Varsovie, Enver Hoxha redoutait une invasion, d'où cette avalanche de bunkers. Mais quel rapport avec la vigne ? Sur les piquets en béton tenant les fils de fer sur lesquels s'entoure la vigne, sont fichés des baïonnettes pour que des parachutistes ennemis s'y empalent. La même "raison" (peut-on parler de raison dans un tel cas de paranoïa ?) l'avait conduit à faire planter des aloès sur la côte.

Sari Saltik 3

Une journée hommage à l'Albanie des montagnes pour nous ramener vers le centre du pays. Pour cela, étudiez la carte, cherchez les routes qui sinuent, observez les couleurs : les rouges, pas de problème; les orange, ça passe; les jaunes, à risque, on ne sait jamais comment ça va finir; les blanches,  à proscrire si l'on veut conserver l'intégrité du véhicule. Pas de surprise aujourd'hui : une rouge correcte, une orange un peu délicate et une jaune en piste. Oui, mais se donner tout ce mal a un sens car les paysages y sont superbes, on est sûr de trouver d'incroyables villages, on peut y rencontrer toutes sortes d'animaux, domestiques ou non, à pattes ou rampants, on peut jouer avec le vertige dans ces gorges étroites traversées par ces incroyables ponts, on peut se donner le frisson en empruntant ces ponts dont l'horizontalité et la stabilité ne sont pas évidentes. Il faut aussi savoir éviter les minibus qui essaiment dans tout le pays, toujours pleins, transportant un vieux raide et sec comme un piquet sous sa casquette, une vieille habillée traditionnellement, un ou une jeune les yeux rivés sur Facebook, des gamins déjà bien autonomes.
Les mythes ont la vie dure, et celui du paradis perdu est vivace, et malgré la tentation que Eve eût acceptée mais que nous avions refusée, surtout par peur,  nous retournons dans notre vallon secret au milieu des animaux, meuglant, bèlant, brayant, sifflant. Il y a aussi 5°C de moins qu'en bas, soit 35°C ici avec un air plus frais.

jeudi 23 juin 2016

Barbulluch 2

Comme un voyage à rebours, nous avons franchi la frontière avec le Monténégro au même endroit qu'il y a pratiquement un mois. L'envie de connaître l'autre partie du delta de la Bunës, que se partagent Albanie et Monténégro, était forte, et il fallait être motivé pour attendre une heure en plein soleil que des policiers et des douaniers monténégrins tatillons aient fini leur tâche harassante et indispensable.
Une petite route au milieu d'oliviers vénérables nous ramène au niveau de la mer, dans une petite crique sauvage, Valdanos, où le bleu outremer de l'Adriatique contraste avec le vert foncé des pins et celui brillant des oliviers. À Ulcinj, au pied de la citadelle se niche une délicieuse plage, très fréquentée que ne pourrait pas renier bon nombre de pays occidentaux. Les gens s'y égayent gentiment, profitant de la douceur de l'eau, et une grand mère, vêtue du costume traditionnel, blouse, pantalon, tablier, fichu, fendra les vagues ainsi habillée dans le sillage de ses petits enfants, et tout ça sous la surveillance bienveillante du minaret de la mosquée.
Jusqu'au bras principal de la Bunës, frontière naturelle avec l'Albanie, une longue plage d'une quinzaine de kilomètres attend ses baigneurs avec en toile de fond juste les champs et marécages. Sur les ramifications de la rivière, les filets des carrelets sèchent au soleil.
La chaleur du jour, on a dépassé les 40°C, nous fait changer nos plans, et après l'eau salée de la mer, la douce de la piscine du camping nous attire irrémédiablement. Repassage de la frontière au même endroit, heureusement plus rapide, la saleté et l'état des routes qui nous avait tant marqué il y a un mois font partie maintenant de nos habitudes et à peine s'en émeut-on.

mercredi 22 juin 2016

Barbulluch (25 km au NO de Lezhë) - Albanie

Ce matin, au moment de nos ablutions matinales, un serpent est venu nous rendre visite. On pensait bien que ce coin avait un petit air de paradis, mais nous n'avons pas trouvé le pommier.
Nombre de petites villes traversées, autant de marchés, autant de circulation chaotique, dans les deux sens du mot. Et entre ces villes il y a la campagne, les troupeaux, les mules, de drôles d'engins agricoles pétaradant. À Lezhë, au bord d'une lagune, nous avons cherché en vain ... Vain. Est-ce la consonance chinoise, Shëngjin, qui en a fait une ville champignon coincée entre son port et le complexe pétrolier ? Entre, les plages, publiques et avec ordures, privées et plus soignées, mais elles partagent la même eau !
Un peu plus au Nord, à la frontière monténėgrine, Velipojë étire sa longue plage au débouché d'une plaine marécageuse. Et divine surprise, petits immeubles de quatre étages en retrait, un front de mer promenade libre de restaurant, plage publique propre, enfin au standard albanais, planches, vestiaires et douches, une eau attirante.
Les fortes chaleurs étant revenues, après trois jours à seulement 30°C, nous avons craqué pour un des rares campings avec piscine, tenu par des Hollandais qu'ils ont crée peu de temps après la fin de la période communiste, et nous nous y octroyons quelques moments de repos.

Sari Saltik2

Les tapis ne sont pas si volants que ça, ils ne vous sont pas parvenus. Les voilà en colis unique.

Sari Saltik (surplombant Krujë) - Albanie

Krujë est bâtie à flanc de montagne, au pied d'une impressionnante falaise. S'y était établie une forteresse quasi inexpugnable que les Ottomans mettront 40 ans à abattre. Il faut dire qu'en face, ils avaient Skanderberg, un mélange de Vercingétorix, de Napoléon et de De Gaulle ! Dans "Les Tambours de pluie", Ismaël Kadarė narre cette résistance*. La forteresse ayant été rasée, la fille d'Enver Hoxha, encore elle, a fait construire un pastiche de château fort tout à la gloire du héros. Les nouvelles autorités l'ont gardé, un tel héros, ça n'existe pas toujours. Si on ajoute que pour atteindre la citadelle, on doit traverser un bazar neuf qui pourrait faire concurrence à la rue commerçante du Mont Saint Michel, on pourrait penser que le passage aurait pu être évité. Heureusement, il y a le musée ethnographique installé dans une maison bourgeoise ottomane de grande beauté et fort intéressant. Et dans le bazar, au milieu des articles typiques made in China, on peut trouver d'authentiques artisans, l'une sur son métier à tisser à fabriquer un kilim, une autre peignant le feutre pour chaussons, chaussettes ou chapeaux.
Une route en bon état entaille la montagne en corniche très haute, puis prend la forme des animaux que l'on voit sur le goudron**, se perd un peu dans des éboulis, offre un panorama grandiose sur un canyon et un lac hélas dans la brume, longe de minuscules cimetières perchés et débouche sur une piste impraticable. Une autre route de montagne nous emmène dans un vallon "autrichien" où nous nous posons pour la nuit au milieu des vaches, veaux, taureaux, taurillons, mules et chevaux, faune plus agréable que celle vue avant, avec au fond la flaque gris brillant de l'Adriatique.

* de mémoire, à vérifier
** pour être plus clair, des serpents, dont un de belle taille

lundi 20 juin 2016

Kashar 2

Les pieds et les jambes lourds, le dos fourbu, les oreilles pleines des bruits de la ville, les yeux remplis des sourires des Albanais après leur victoire d'hier soir, le corps repu de bureks, nous avons visité Tirana. La matinée fut consacrée au culte : la mosquée et ses fresques sauvée de la destruction parce que monument culturel, la cathédrale orthodoxe kitchissime où l'on embrasse sans arrêt une icône, bonjour l'hygiène, le siège mondial du bektashisme, un peu grandiose, ces deux bâtiments étant neufs, les anciens n'ayant pu se prévaloir de monument culturel. Après l'esprit, le corps avec un passage au marché et au bazar, et ces bureks aux mille feuilles.
Nous aurions pu nous sentir des privilégiés lorsque nous pénétrons dans le Bloc, autrefois le quartier réservé à la Nomenklatura, et où il fallait montrer patte blanche pour y accéder. L'histoire est toujours ironique, car maintenant c'est le quartier branché de Tirana aux multiples bars où la jeunesse profite de son temps. De l'un de ces bars s'échappent même quelques paroles chantées en français par une jeune chanteuse et ses musiciens français en répétition avant un concert ce soir ! Dans ce quartier, on dissimule les façades derrière de hauts arbres ou des peintures vives, mais il faut juste se décaler pour voir ces immeubles de guingois.
Visite au musée historique, comme un complément de nos visites dans les sites archéologiques, qui balaye de la Préhistoire aux heures les plus sombres du XXème siècle. Le corps fatigue, le bus nous attend, avec un petit côté français, venant au choix de la RATP, de Toulon, de Rouen et bien d'autres encore.
Et ce soir, nous retrouvons notre oasis de verdure, avec cette dame, voile blanc sur la tête, qui remonte sa vache à l'étable. L'Albanie en raccourci, l'urbaine trépidante, la rurale immuable.

dimanche 19 juin 2016

Kashar (10 km à l'ouest de Tirana) - Albanie

Ce matin, sous un ciel couvert, sur la petite route qui redescend sur Elbasan, à chaque debouché de chemin, des gens attendent le minibus avec leur caisse de tomates, de poivrons, de pastèques, leur seau contenant beurre et fromage, pour aller au marché.
L'ancienne route de Elbasan à Tirana (Tiranë en VO) grimpe à travers les oliviers séculaires, et quand l'altitude devient trop importante, les pins leur succèdent. Toujours ces paysages de montagne, à l'infini, qui émergent des nuages bas, et ces villages accrochés à la pente dont on cherche vainement l'accès. Pas un chat sur la route, mis à part quelques chiens errants. En redescendant dans la vallée, et à l'approche de Tirana, on retrouvera une circulation plus dense avec la circulation chaotique, des centres commerciaux tout neufs, et à l'un d'eux, une petite route, une piste, l'odeur des vaches, le chant des coqs, le caquètement des poules, et cet accueil toujours aussi chaleureux dans ce camping.
Découverte touristique de la ville en haut de la "sky tower", pour une vue panoramique à360°, le plancher faisant une rotation complète. Il n'est pas facile d'appréhender cette cité, relativement récente. Elle a été fondée il y a 400 ans, n'avait que 12 000 habitants il y a un siècle, 250 000 il y a un quart de siècle et près de 800 000 aujourd'hui. Et si en plus, on précise qu'en 1990, on ne comptait que 400 voitures, et maintenant les embouteillages prennent des proportions dantesques, on prend la mesure du problème tentaculaire de l'agglomération. Demain sera consacré à une exploration plus approfondie. En attendant, les drapeaux claquent, les supporters s'échauffent pour le dernier match de l'équipe nationale.

Elbasan

Voitures, pick-up, minibus, taxis, mules convergent vers Çorovodë, c'est jour de foire. Après les difficultés usuelles pour circuler et se garer, place au spectacle, surtout au marché aux bestiaux. Les chèvres, entravées, sont dans des caisses, les moutons sont pieds et points liés et transportés comme de gros sacs, les veaux ont plus de chance. Très peu de volaille, pas de porc, nous sommes en terre musulmane. Les mules, pourtant indispensables, doivent faire l'objet d'un autre marché. Et tout ça dans les odeurs mêlées de suint, d'excréments des bêtes stressées, du gasoil des véhicules un peu âgés.
La vallée de l'Ossum se termine par un étroit canyon, et nous irons jusqu'aux limites apportées par la voiture, renonçant à la suite en raison de températures élevées (36°C à 10 heures à l'ombre, mais il n'y a pas d'ombre !).
Cette vallée étant un cul de sac pour nous, retour vers Berat où nous irons vers le nord. Peu après Berat, l'odeur forte et entêtante du pétrole envahit l'habitacle. Pas de panique, et bienvenue au Dallas albanais : dans un couinement d'animal affamé, des puits de pétrole tournent inlassablement surmonté d'un derrick métallique. Pour être franc, il ne reste que quelques uns de ces puits désuets en fonctionnement.
C'est la journée des odeurs puisque dans la vallée suivante, c'est une fragrance très légère et un peu âcre qui surprend nos naseaux, celle des feuilles de tabac qui sèchent.
Elbasan était une ville industrielle cernée maintenant de squelettes d'usine, et si son centre se redynamise, il est bien calme en ce samedi après midi, sous la canicule, et en ce jour de Ramadan. Même les matches de foot diffusés dans tous les bars n'attirent personne.